ESPAGNE - Le Parti populaire


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Espagne: le Parti populaire

Le congrès organisé à Madrid par le Parti populaire européen le 5 novembre 1995 a consacré l’homologation de sa branche espagnole, le Parti populaire espagnol, et de son jeune chef, José María Aznar. Cette homologation a sanctionné la difficile gestation d’une alternative conservatrice et démocratique en Espagne. Elle a complété et achevé la transition démocratique ouverte en 1975, dès la mort du “Caudillo”, Francisco Franco Bahamonde.

Le poids de l’héritage franquiste

Le 20 novembre 1975, à la mort du dictateur espagnol, la nécessité d’une évolution politique a été acceptée à droite comme à gauche. Le point d’équilibre constitutionnel, trouvé en 1978, a été un authentique compromis entre les réformateurs issus du franquisme et l’opposition organisée de longue date, régionaliste, communiste et socialiste. Mais la position de force initiale des négociateurs venus du système antérieur les a placés en situation de faiblesse au terme du processus. La nouvelle règle du jeu politique, désormais fondé sur la régulation électorale de l’exercice du pouvoir, supposait en effet l’existence de partis politiques canalisant mécontentements et aspirations. En dépit d’une longue clandestinité, communistes, nationalistes basques et catalans, socialistes avaient conservé une structure partisane vivante et des cadres dynamiques. La droite espagnole, quant à elle, était marquée par le confort de l’exercice du pouvoir sans opposition institutionnelle pendant trente-cinq ans. Elle n’était pas préparée à remettre en question son autorité ni ses certitudes morales et politiques. Elle ne disposait pas d’un appareil partisan, articulant idées et programmes sur un réseau de responsables et de militants. Les plus lucides des héritiers du franquisme ont improvisé alors deux projets concurrents à la veille des élections constituantes de 1977. Adolfo Suárez, ministre du “mouvement” franquiste en 1975, a créé une fédération composite, l’Union du centre démocratique (U.C.D.), et Manuel Fraga Iribarne, ministre du Tourisme et de l’Information en 1962 et ministre de l’Intérieur dans le premier gouvernement postfranquiste, a rassemblé un conglomérat de petites formations dans la Fédération de l’alliance populaire ou F.A.P. (couramment dénommée Alliance populaire ou A.P.). L’U.C.D., bénéficiant de la présence de son fondateur à la présidence du gouvernement, du soutien du roi, d’un climat international porteur et d’un sens du compromis reconnu par l’opposition, a gagné les élections de 1977. Montage de circonstance, fragilisé par les rivalités de personnes et la diversité idéologique de ses membres, l’U.C.D. est entrée rapidement en décomposition. Après la tentative de coup d’État du lieutenant-colonel Tejero le 23 février 1981, l’U.C.D. a implosé et laissé la voie libre en 1982 à la seule force en mesure de poursuivre les réformes, le Parti socialiste ouvrier espagnol (P.S.O.E.). Ce mouvement de balancier de droite à gauche a écarté durablement la droite du pouvoir. Il a retardé les clarifications idéologiques et électorales, accéléré les reclassements désordonnés de circonstance. Rejetée aux limites de l’extrême droite par ses anciens amis en 1977, la Fédération de l’alliance populaire n’était pas prête à relever le défi démocratique né de la disparition de l’U.C.D. Cette incertitude a suscité des vocations concurrentes alimentées par le patronat bancaire et industriel. Adolfo Suárez a fondé un nouveau parti, le Centre démocratique et social (C.D.S.). D’anciens responsables de courants internes au sein de l’U.C.D. ont créé de nouvelles formations, démocrates-chrétiennes avec Óscar Alzaga ou libérales avec Pedro Schwartz et Antonio Garrigues Walker.

L’Alliance populaire, pendant plusieurs années, n’est pas parvenue à trouver sa place dans la vie politique espagnole. Pièce incontournable d’une alternative conservatrice, l’A.P. en difficulté a perpétué une situation exceptionnelle en Europe. Faute de partenaires, les socialistes sont en effet restés seuls gestionnaires d’un bipartisme imparfait et inachevé. Les raisons en étaient multiples et paradoxales. Le fondateur de l’Alliance populaire, Manuel Fraga Iribarne, a pourtant toujours eu les idées claires: l’Espagne ne pouvant être gouvernée qu’au centre, la droite doit s’organiser en conséquence, rassembler sa “majorité naturelle” et construire un grand parti modéré rival d’un centre gauche.

Ce scénario écrit et répété de congrès en congrès a pourtant été tardivement mis en œuvre par José María Aznar, successeur de Manuel Fraga. Celui-ci s’était préparé un destin démocratique et conservateur dès son entrée en politique sous la dictature. Ministre franquiste de l’Information, il a fait adopter, le 18 mars 1966, une loi sur la presse, élargissant la liberté d’expression. Son ambassade à Londres était devenue de 1973 à 1975 un lieu de rencontres privilégié pour les réformateurs du régime. Afin de préparer l’avenir, il a mis en place un laboratoire d’idées en 1975, le Cabinet d’orientation et de documentation S.A. (G.O.D.S.A.). Il a créé un parti politique, Réforme démocratique, dont il est devenu officiellement président le 29 décembre 1976. Il a présenté le responsable communiste, Santiago Carrillo, dans un cercle de réflexion, le club Siglo XXI, le 27 octobre 1977. Il a activement participé à la mise en forme de la Constitution de 1978. Il a pris part, le 26 février 1981, à la manifestation organisée pour défendre la démocratie, quelques jours après la tentative de coup d’État du lieutenant-colonel Tejero.

Le projet réformateur d’Adolfo Suárez a brutalement écarté celui, longuement mûri, de Manuel Fraga. L’origine politique franquiste des deux hommes et leur différence d’âge ont rapidement aigri leurs relations. Manuel Fraga s’est alors replié sur le sérail franquiste, organisant une sorte de cartel des exclus, présenté à l’opinion publique le 21 octobre 1976. La Fédération de l’alliance populaire réunissait en effet sept partis dirigés par d’anciens hiérarques représentatifs de l’ancien régime, rapidement brocardés par la presse comme les “sept samouraïs”. Le 5 mars 1977, cinq de ces groupes ont fusionné.

Un aggiornamento difficile

L’ouverture au centre que voulait réaliser Manuel Fraga s’est heurtée pendant longtemps au poids du passé. De nombreux militants et cadres de l’Alliance populaire souhaitaient garder un lien avec l’extrême droite.

Manuel Fraga et bien d’autres membres de l’Alliance populaire n’ont jamais renié le rôle et l’engagement qui ont été les leurs à l’époque franquiste. Manuel Fraga s’est toujours présenté comme le défenseur d’une démocratisation issue du régime antérieur. “Je préfère [concernant Franco] la loyauté à l’opportunisme”, a-t-il répondu à l’hebdomadaire Cambio 16 le 3 juillet 1977.

Fernando Suárez, ancien ministre de Franco et vice-président de l’Alliance populaire, contesté en 1982, rejette les méthodes du jeune secrétaire général de son parti en revendiquant son passé.

En 1978, comme l’extrême droite, l’Alliance populaire a encouragé l’abstention au référendum constitutionnel. Certains de ses députés ont ouvertement appelé au vote négatif. Plus généralement, l’imprégnation des idées véhiculées par le franquisme s’est longtemps perpétuée. Manuel Fraga s’en est pris le 27 octobre 1983 aux “idéaux hippies de Felipe González”. Il s’est résolument opposé au projet de loi légalisant l’avortement. La défense de l’unité nationale, écho du mot d’ordre franquiste sur l’Espagne “une et indivisible”, a constitué l’un des éléments forts défendus avec continuité par l’Alliance populaire, encore perceptible aux élections “régionales” catalanes du 19 novembre 1995.

La conscience de la nécessité d’un recentrage ainsi que des sentiments tournés vers un passé rejeté par la majorité des Espagnols ont longtemps rendu incertaine et hésitante la démarche de ce qui allait devenir le Parti populaire (P.P.). Sa crédibilité en a durablement souffert. Chaque élection, occasion d’une déception compte tenu des objectifs que se fixait le Parti populaire, a provoqué des mises à jour. Cet aggiornamento venu avec un temps de retard a été accueilli avec méfiance par les électeurs. Accompagné d’un changement de raison sociale d’une consultation à l’autre, il a brouillé l’image des conservateurs dans l’opinion. En 1979, la mise à l’écart par Manuel Fraga de ses partenaires les plus compromettants, hostiles à la Constitution et nostalgiques du passé, a donné lieu à un premier ajustement. La Coalition démocratique a rassemblé cette même année l’Alliance populaire et deux partis dirigés par des réformateurs modérés et monarchistes, José María de Areilza et Alfonso Osorio. L’échec de cette formule a provoqué une restructuration en 1982, associant sous le nom de Coalition populaire l’Alliance populaire, le Parti démocrate populaire d’inspiration démocrate-chrétienne et l’Union libérale. Le demi-succès de la Coalition populaire a dégénéré après l’échec des régionales basques et des européennes de 1984. L’Alliance populaire et ses alliés se sont séparés. Un débat confus s’est alors engagé au sein de l’Alliance populaire, débat marqué par une rotation rapide des responsables et une refondation du parti en 1989 sous le nom de Parti populaire.

Le combat politique au quotidien a incité l’Alliance populaire à élargir son assise électorale en cherchant des partenaires et en suscitant des ralliements de façon parfois incohérente. Les “populaires” ont ainsi sollicité les partis nationalistes basque et catalan qui, dans leurs communautés autonomes respectives, recueillent les voix qui, ailleurs, se portent sur le parti de Manuel Fraga et de José María Aznar. L’Alliance populaire a donné ainsi l’impression de renouer avec la stratégie suivie par la Confédération espagnole des droites autonomes (C.E.D.A.) dans les années 1930 pour couvrir le même champ géoélectoral que le P.S.O.E. Ces contacts réguliers n’ont pas abouti, mais ils ont révélé une acceptation du redécoupage territorial et administratif de l’Espagne, en contradiction avec le nationalisme espagnol, traditionnellement défendu par le Parti populaire. Ces rencontres et cette légitimation des forces “régionalistes” basques et catalanes sont également peu compatibles avec les alliances qu’entretient l’A.P. avec des notables franquistes et localistes. Cette double approche, qui répond à une logique électorale, a été et est encore porteuse d’incompréhension et d’incertitudes idéologiques. Les électeurs des partis basque et catalan ont été peu convaincus par l’évolution régionaliste du Parti populaire. Les caciques locaux alliés de Manuel Fraga et de José María Aznar ont apporté des voix, mais aussi beaucoup de déboires et de scandales politiques.

Un grand flou idéologique accompagne ces ajustements difficiles. L’A.P. a cherché une reconnaissance internationale lui assurant une crédibilité démocratique et un ancrage philosophique et moral. Après un bref rattachement au conservatisme rationaliste et patriotique de Gaspar Melchor de Jovellanos, en 1979 l’Alliance populaire s’est définie tout à la fois comme libérale, conservatrice, réformatrice, populiste, démocrate et humaniste chrétienne. Cette pluralité l’a autorisée à chercher un large éventail de modèles, références et parrainages. En 1975, Manuel Fraga, qui était encore ambassadeur à Londres, a été présenté comme l’homme d’une transition à la grecque, “Fragamanlis”. Revenu en Espagne, il s’est fait l’avocat du système britannique et du Parti conservateur. La Galice, sa “petite patrie”, ayant généreusement accordé ses voix aux “populaires”, la Christlich-Soziale Union (C.S.U., Bavière), sollicitée, a répondu positivement, et Franz Josef Strauss a assisté à un congrès de l’A.P. Plus tard, les contentieux franco-espagnols, basque et européen ayant été résolus, l’Alliance électorale R.P.R.-U.D.F., en France, a beaucoup intéressé les responsables du Parti populaire. Depuis 1993, José María Aznar entretient des relations suivies avec Valéry Giscard d’Estaing et Jacques Chirac.

Ces ambitions identitaires tous azimuts ont incité l’A.P. à solliciter son admission au sein de l’Internationale conservatrice, du Parti populaire européen (P.P.E.) et de l’Internationale démocrate-chrétienne (I.D.C.). Ces adhésions ne sont pas allées sans mal. Les nationalistes basques et catalans, membres du P.P.E. et de l’I.D.C., ont vivement et publiquement contesté l’admission du P.P. Quant au P.P.E. et à l’I.D.C., ils ont débattu à cette occasion de la portée d’une opération élargissant leur territoire politique à des formations conservatrices n’ayant qu’un rapport lointain avec les valeurs chrétiennes.

L’accession au pouvoir

Ce parcours d’obstacles a empêché le Parti populaire d’accéder rapidement au pouvoir mais lui a permis d’accroître progressivement et notablement son assise électorale.

Les raisons de cette lente progression ont trois origines. La première est l’aggiornamento, laborieux mais réel, qui a lentement tiré l’Alliance populaire du traditionalisme vers le centre. Personne ne conteste aujourd’hui le caractère démocratique du Parti populaire. Personne ne met plus en doute son acceptation de la Constitution, y compris du titre VIII, qui a “régionalisé” l’Espagne. Les victoires accumulées dans les communautés autonomes, l’accession successive de Manuel Fraga et de José María Aznar à la présidence de la Galice et de Castille-León ont donné au P.P. une expérience et des convictions régionalistes.

La deuxième origine est la perte d’audience des partis majoritaires: U.C.D. en 1982 et P.S.O.E. en 1993. Ces décrochages ont permis à un P.P. crédibilisé par ses mises à jour successives de recueillir les suffrages d’une partie appréciable des mécontents.

La dernière est la personnalisation du pouvoir au sommet de l’A.P. Manuel Fraga et José María Aznar ont, chacun à sa façon, imposé leur autorité à ceux qui ont tenté de remettre en question leurs décisions, grandes figures du conservatisme comme Miguel Herrero de Miñón ou cadres intermédiaires nostalgiques du passé. Cette main de fer, en dépit des tensions continues dans l’histoire de l’A.P.-P.P., a empêché toute décomposition semblable à celle de l’U.C.D. en 1981-1982. Manuel Fraga, personnalité imprévisible et rigide, imposait à l’A.P. des réorientations brutales après une prise de conscience tardive d’un décalage avec l’électorat. José María Aznar a gravi opiniâtrement les marches du cursus politique: adhérent, responsable local, député, porte-parole de son groupe sur les questions régionales, président de région, membre de la direction de son parti, président de celui-ci. Cette ascension lente et régulière a autant surpris ses amis que ses ennemis politiques. “J’ai survécu”, a-t-il dit à l’un de ses hagiographes, “parce que l’on ne me prend pas au sérieux”. Peu intéressé par l’idéologie et les programmes, fort de son expérience du pouvoir, il privilégie la critique sans concession du gouvernement et cultive ses relations avec les grands de ce monde. Ses succès électoraux depuis son accession à la tête du P.P. lui ont donné une marge de manœuvre maximale au sein de son parti et une image de Superman admiré ou craint dans l’opinion publique.

Les élections européennes de 1994 ont confirmé l’équilibre nouveau et la montée en puissance du P.P. Pour la première fois depuis 1982, le P.S.O.E. a été dominé électoralement par un parti d’opposition. Pour la première fois depuis la mort de Franco, l’Espagne s’est trouvée sur la voie du bipartisme, et donc d’une normalisation, achevant la transition démocratique et la recomposition politique engagées dès 1975. Dernier élément d’instabilité hérité du franquisme, l’E.T.A. ne s’y est pas trompée. En tentant d’assassiner José María Aznar le 19 avril 1995, elle a voulu empêcher la consolidation définitive de la démocratie espagnole, mais en vain. En effet, le 3 mars 1996, le P.P. remporte les élections législatives par 38,85 p. 100 des suffrages contre 37,48 p. 100 au P.S.O.E. et, le 4 mai, José María Aznar succède à Felipe González au poste de Premier ministre.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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